Une conversation avec Valérie, présidente de Comptoir Sud Pacifique

|Julia Couraudon

Depuis quinze ans, Valérie accompagne l’histoire de Comptoir Sud Pacifique, lui insufflant une vision sensible, libre et profondément humaine. Derrière chaque fragrance, derrière chaque évolution de la maison, il y a un regard, une intuition, une trajectoire singulière.

Nous vous invitons à découvrir celle qui guide aujourd’hui la maison : son parcours, sa relation intime au voyage — essence même de notre ADN — et son regard sur le futur.

Trois escales pour approcher une personnalité, une philosophie, une manière d’habiter le monde.

La plus française des italiennes

Pourriez-vous vous présenter de la manière dont vous le souhaitez ?

Je suis à la tête de Comptoir Sud Pacifique, une maison que j’ai reprise il y a une quinzaine d’années. Mon parcours est assez classique dans l’univers de la cosmétique et de la pharmacie : après des études de pharmacie, j’ai intégré l’ESSEC Business School, une voie qui menait naturellement, à l’époque, vers ces industries.

J’ai commencé ma carrière chez Pierre Fabre, d’abord dans le médicament, avant de me tourner vers la cosmétique.

Je suis d’origine italienne, et cela influence sans doute ma manière de travailler. Là où l’approche française peut être très structurée, j’ai une façon plus instinctive d’aborder les choses, davantage tournée vers la recherche de solutions. Mais après quarante ans passés en France, je suis probablement devenue la plus française des Italiennes.

À quel moment cette opportunité entrepreneuriale est-elle arrivée dans votre parcours ?

Autour de quarante ans, j’ai commencé à m’interroger sur mon avenir professionnel. J’occupais alors un poste de direction marketing, stimulant, mais je ressentais le besoin de relever de nouveaux défis et de donner un autre sens à mon parcours.

Au départ, comme beaucoup de cadres expérimentés, j’étudiais des opportunités dans différents groupes. Mais progressivement, l’idée de simplement changer de poste ne me suffisait plus.

Je recherchais un projet plus personnel, que je pourrais porter avec autonomie. Dans les grands groupes, même à des postes élevés, on reste soumis à des logiques politiques et à des décisions collectives. On n’est jamais totalement libre.

À ce stade de ma vie, je considérais avoir acquis l’expérience et la légitimité nécessaires pour me lancer dans une véritable aventure entrepreneuriale.

Pourquoi avoir choisi de racheter une marque plutôt que d’en créer une ?

Ce choix correspond profondément à ma personnalité. Je ne me considère pas comme une créatrice au sens pur, capable de partir de zéro. En revanche, mon véritable atout est de développer et transformer l’existant, de le rendre meilleur. 

J’aime organiser, structurer, améliorer et faire grandir. Travailler à partir d’une base, d’une histoire ou d’une identité — même fragile — est pour moi particulièrement stimulant. Révéler un potentiel, embellir et faire évoluer un projet a toujours été une source de motivation, aussi bien dans ma vie professionnelle que personnelle.

Comment la rencontre avec Comptoir Sud Pacifique s’est-elle faite ?

Lorsque l’on cherche à reprendre une entreprise, on reste attentif aux opportunités. Dans mon environnement professionnel, on savait que j’étais en recherche, et une connaissance m’a parlé de cette maison alors en vente.

Officiellement, les dirigeants souhaitaient prendre leur retraite, mais l’entreprise traversait en réalité une période économique difficile. Je connaissais déjà la marque, qui existait depuis plusieurs décennies et bénéficiait encore d’une certaine notoriété. Je me souvenais de ses boutiques parisiennes et de son univers — j’avais moi-même porté ses parfums plus jeune.

Je l’avais simplement perdue de vue pendant quelques années, alors qu’elle était moins visible. Lorsqu’on m’a parlé de sa mise en vente, j’ai immédiatement voulu comprendre son évolution. C’est ainsi que j’ai rencontré le dirigeant et découvert l’entreprise.

Une vie guidée par le voyage

La maison porte l’empreinte du voyage. Quel est votre rapport personnel à celui-ci ?

Je suis née en Italie et je suis arrivée en France à vingt ans, un chemin que rien ne laissait prédire… jusqu’à une rencontre fortuite dans un avion. Assis côte à côte, nous avons discuté, puis je l’ai accompagné jusqu’au port avec ses cartons. C’est ainsi que j’ai rencontré le père de mes enfants.

Pour moi, le voyage commence par la rencontre : avec un pays, avec des cultures, mais surtout avec les gens. Beaucoup de personnes importantes de ma vie, je les ai croisées lors de déplacements — dans des aéroports, des trains, des situations de voyage.

Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans le fait de voyager ?

J’ai toujours eu une curiosité naturelle pour la découverte. Le voyage m’attire par cette sensation d’inconnu, par le plaisir de rencontrer ce qui est différent. Quand je pars dans un pays que je ne connais pas, j’ai cette impatience de voir, de sentir, de me confronter à la réalité, qui est toujours légèrement différente de l’image que l’on s’en fait. Il y a toujours une surprise.

Et ce que j’aime surtout, c’est rencontrer les autres : des civilisations, des modes de vie, des sensibilités différentes. C’est ce mélange de nouveauté et d’humain qui me touche profondément.

Ces expériences nourrissent-elles la création des fragrances ?

Absolument. Le voyage est au cœur de l’ADN de la maison, et il correspond profondément à qui je suis. Nombre de nos créations naissent de souvenirs précis : une végétation particulière, un marché animé, l’odeur de la mer ou d’une forêt tropicale. Le parfum prolonge ces expériences, permettant de voyager même lorsque l’on est chez soi.

Pour moi, l’odorat est un sens fondamental, intime, presque plus personnel que la vue. Une odeur peut évoquer des émotions uniques, liées à l’histoire de chacun.

Y a-t-il des voyages qui vous ont particulièrement marquée ?

Il y en a plusieurs… Cuba, par exemple, m’a profondément marquée. Nous y étions allés avec des amis pour un anniversaire. L’île est d’une richesse incroyable, avec ses paysages luxuriants et sa culture haute en couleur. Pour moi, Cuba incarne l’exotisme dans toute sa splendeur.

J’ai aussi vécu une expérience inoubliable dans les monts Virunga, en Afrique, où vivent les gorilles. C’était presque une expédition : la nature y est d’une intensité rare — la terre humide, les herbes, la chaleur… chaque odeur vous enveloppe.

Le Tibet m’a également touchée. Ce voyage était exigeant, parfois difficile, mais d’une richesse intérieure exceptionnelle.

Et puis, parfois, des expériences plus proches peuvent être tout aussi fortes. Je me souviens avec émotion d’une abbaye dans le sud de la France, entourée de champs immenses de lavande. Le paysage, l’atmosphère, les odeurs… tout cela formait un souvenir intense et profondément vivant.

Y a-t-il des petits rituels qui vous accompagnent chaque jour ?

Mon premier rituel, indispensable, c’est mon espresso du matin. L’odeur du café au réveil est fondamentale : c’est le signal qui lance ma journée. Sans lui, je ne fonctionne pas !

Au-delà de ce petit plaisir quotidien, ma vie m’a appris à voyager léger, à m’adapter aux situations nouvelles. Je n’ai pas besoin de beaucoup de rituels pour me sentir bien : quelques essentiels, une crème hydratante, et c'est tout. La simplicité me correspond.

Le parfum, en revanche, est indispensable. Je me suis toujours parfumée. Avant, je restais fidèle à un seul parfum ; aujourd’hui, je choisis selon les saisons, l’humeur ou le moment de la journée. L’été, ce sont des notes fraîches et marines. L’hiver, des fragrances plus enveloppantes et ambrées. Le soir, j’aime parfois les parfums épicés ou boisés. Chaque parfum correspond à une émotion, un instant précis.

Une maison qui suit son propre rythme

Qu’est-ce qui vous plaît le plus aujourd’hui dans votre métier ?

Ce que j’aime particulièrement, c’est la variété des tâches. Dans une petite structure, lorsqu’on dirige une maison, on doit avoir une vision globale de tout. On intervient dans de nombreux domaines, on touche à tout, et cette diversité me plaît énormément.

Je suis naturellement plus attirée par le marketing et le développement, mais j’aime aussi beaucoup la création des parfums, parce que cela me relie à ma formation scientifique. Tout ce qui touche à la formulation, à la chimie, à la création des fragrances m’intéresse énormément.

Par exemple, pour certains produits récents, j’ai travaillé très étroitement sur la formulation avec nos partenaires, parce que j’avais des exigences très précises. Il y a aussi une dimension artistique dans ce métier qui me touche beaucoup.

Finalement, c’est un univers extrêmement riche, où science et sensibilité se rencontrent.

Quels projets occupent aujourd’hui votre attention ?

Nous travaillons sur une gamme de soins pour le corps, pensés comme de vrais soins tout en prolongeant l’expérience parfumée. Une peau bien nourrie retient mieux les fragrances : c’est une manière de prolonger le voyage sensoriel à chaque geste.

Quelle vision souhaitez-vous porter pour la maison dans les années à venir ?

Je ne dirais pas que je veux l’amener quelque part en particulier. Pour moi, une marque possède déjà une personnalité, une identité propre. Mon rôle est de faire du chemin avec elle, en respectant ce qu’elle est.

Je souhaite qu’elle reste une maison indépendante, confidentielle, presque familiale. Je tiens à préserver sa liberté et son rythme. Je n’ai jamais voulu faire entrer des investisseurs ou accélérer son développement à tout prix, parce que je pense que sa force réside justement dans cette évolution lente.

 J’aimerais qu’elle reste une maison intergénérationnelle, dont les créations peuvent être partagées entre différentes générations. Un luxe sincère, un luxe du temps long, presque un « slow luxe », fidèle à son caractère artisanal.

Aujourd’hui, beaucoup de marques sont guidées par des logiques financières très rapides. Mon souhait est de préserver l’authenticité et l’identité de la maison, tout simplement.

 

Entre voyages, fragrances et rituels du quotidien, Valérie nous rappelle que chaque parfum, chaque rencontre, chaque instant est une invitation à savourer le temps et à écouter ses sens. Une maison comme Comptoir Sud Pacifique, comme une vie, se construit avec patience, liberté et émotion.